C’est il y a quelques semaines à Monte-Carlo.
Après un échange particulièrement éprouvant face à Gaston Gaudio, Nadal respire profondément, prend tout son temps pour récupérer. Il fait rebondir la balle une dizaine de fois devant lui. Il s’apprête à servir quand tout à coup, l’arbitre lui met un avertissement. " Dépassement de temps" qu’il dit le monsieur. Sans ciller, l’Espagnol sert un ace, tourne les talons et va chercher des balles pour le point suivant. Il n’a même pas regardé l’arbitre, pas même donné l’impression qu’il avait entendu la sentence.
Nadal ne moufte pas. Nadal ne moufte jamais. Qu’on ne fasse donc pas dans le dithyrambique mal placé avec lui : il n’est pas génial, il n’est pas imbattable, il n’a pas le coup droit du siècle, il n’a pas le revers qui met l’adversaire à cinq mètres, simplement il ne moufte pas. Il en a pourtant pris des claques depuis 3 mois, perdu des sets de trop, déjà ce jour-là contre Gaudio et depuis contre Matthieu, Hewitt et Federer. Mais Nadal ne moufte pas. Il ferme sa gueule, il va s’asseoir et il se demande comment monter d’un chouia son niveau de jeu, comment emmerder un peu plus son adversaire.
Parce que la grande affaire du tennis, elle est là, pas ailleurs. Le tennis, c’est emmerder le mec d’en face, lui réduire son domaine du possible, le téléguider pour qu’il ne puisse plus avoir qu’un seul choix de coup, celui qui ‘on a justement prévu qu’il fasse pour le crucifier sur le coup d’après. Le tennis, c’est trouver les solutions en soi, même et surtout quand on est pas dans un bon jour. Et Roland Garros reste bien le plus grand tournoi du monde parce qu’il est celui qui oblige à savoir gagner un match alors qu’on n’est pas bien.
A Roland, il y a toujours un match où on n’est pas bien. Pour Federer c’était hier. Or ce genre de trou noir, Nadal s’en est coltiné trois, quatre en 15 jours qui l’ont amené à devoir faire des heures sup’ de psychanalyse du mec d’en face : contre Matthieu au 4ème set, contre Hewitt au début du 3ème, contre Lubjicic dans le tie-break final. Ca aide tout ça quand on arrive au dernier jour. Le tennis n’est pas un jeu de valeur absolue, mais de valeur relative. Il faut juste être meilleur que le mec d’en face le jour où on le joue dans les conditions dans lesquels on le joue. Or on est désolé de s’attaquer un peu à la statue du Commandeur Federer, mais le numéro 1 mondial, le référent du tennis vient de perdre cinquième match consécutif contre un joueur qui est le seul qui cherche véritablement à l’emmerder, et chaque match un peu plus, et chaque match en faisant varier encore un peu son jeu. Federer de son côté dit avoir trouvé les solutions, mais c’est faux. Federer ne gagne toujours pas de match quand il joue mal.
Elle est là la vraie force de Nadal. C’est de s’être pris un 6-1 et d’être parti s’asseoir sans un mot, juste se demander comment changer le cours de son jeu, comment appliquer le plan B, et puis le plan C si le plan B ne marche pas non plus. Et il l’a appliqué, il s’est adapté tout le long du match. Ce gamin est une aubaine pour le retour du tennis comme jeu de tête et de force, ce jeu d’arène cérébrale. C’est un gamin en or. Ne cachons pas que tout nous plait dans son comportement, autant son flegme à essuyer un orage que ses sauts de cabri quand il sent qu’il faut faire monter la mayonnaise avec le public.
Nadal, c’est du foot en balles (petites et jaunes). En cela, on ne comprend pas tellement ce sentiment désagréable qui du player lounge au public parisien réclamerait discrètement sa chute pour cause d’hégémonie. Eh bien non, si Nadal est grand c’est parce que justement il ne domine pas, il n’écrase pas, il n’exécute pas ses adversaires, il essaye juste de les démonter briques par briques, points pas points, avec tout l’arsenal des coups du tennis, amortis et volées comprises. Gregory Schneider avait raison de le proclamer l’an dernier. Pour cette capacité supérieure à se transcender, à puiser dans ses ressources autant physiques que techniques, Nadal EST le tennis. Et ceux qui en doutent auront le loisir de le vérifier un jour à Wimbledon.



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